Il était une fois
Les vignes du lac d’Annecy reprennent racine
Alors que les jeunes feuilles de vigne captent les premiers reflets du lac, il faut imaginer qu’ici s’étendaient autrefois des centaines d’hectares de vignobles, nobles et renommés.
Durant près de huit siècles, les coteaux ensoleillés de la rive droite du lac d’Annecy ont produit des vins* servis sur les tablées des comtes de Savoie et de Genève. Aujourd’hui, à Veyrier-du-Lac, Talloires-Montmin, Menthon-Saint-Bernard et jusqu’à Doussard, la vigne reprend attache avec son territoire, redessinant les flancs et réécrivant une histoire plantée par une poignée de passionnés.
Avant les hôtels, les plages et les pontons pointant vers les eaux pures du lac, les reliefs environnants racontaient une tout autre histoire : celle d’un pays de vignerons, celle d’une vigne qui a modelé les paysages, rythmé les saisons et abreuvé les grandes tablées de Savoie.
Les barques glissaient alors sur le lac, chargées de tonneaux, et les vendanges animaient les villages. Puis les ceps ont disparu, les coteaux se sont boisés, les villas se sont dressées et la mémoire viticole du territoire s’est tarie… jusqu’à ce que quelques intrépides fassent le pari fou de replanter ci et là, puisant dans les racines d’une histoire qui ne demande qu’à verser à nouveau dans un terroir d’exception, se gorgeant de ses trésors.
Un vignoble prestigieux
Les premières traces écrites du vignoble du lac d’Annecy remontent à 1192, évoquant un vignoble déjà suffisamment structuré pour figurer dans les archives. Apparaissent Menthon-Saint-Bernard en 1271 et Talloires en 1290. Officiellement. Puisque selon l’historien spécialiste des vignobles alpins, Antoine Duchemin, l’origine véritable remonterait sans doute dès l’époque romaine.
Au Moyen Âge, les rives du lac ne produisent pas un simple vin de consommation courante mais un nectar prisé des comtes de Savoie et de Genève qui détiennent leurs propres clos destinés à approvisionner leurs tables. Les moines bénédictins de Talloires cultivent également leurs parcelles alors que la bourgeoisie annécienne investit à son tour dans les meilleurs coteaux. Le vin, recherché pour ses qualités de garde, est alors autant une richesse qu’un marqueur social.
© phab / Vignes du lac d'Annecy
Des coteaux dessinés par la vigne
C’est au 18ème siècle que la vigne atteint son apogée avec près de 535 hectares répartis sur les versants les plus exposés.
À Veyrier-du-Lac, plus de la moitié des terres cultivées sont plantées de ceps dessinant un paysage vivant qui s’anime au printemps au rythme des travaux de taille et compose un damier en nuances de vert durant l’été. Le moment des vendanges automnales mobilise les villages entiers et les saisons s’égrènent au rythme de cette culture structurant autant les paysages que l’économie locale.
Le lac, lui, devient une véritable route commerciale où se croisent petites et grandes barques telles que la Comète ou l’Espérance… là, où aujourd’hui, les voiliers et bateaux de promenade se laissent porter.
« Il ne s’agissait pas seulement d’un vignoble d’autoconsommation. Les vins étaient vendus à Annecy et jusque dans les communes de montagne. Le lac constituait le principal axe de circulation : transporter les tonneaux par bateau était beaucoup plus simple que par les chemins », raconte Antoine Duchemin.
© phab / Vignes en surplomb du lac
Au cœur de cette production, tous les vins ne se valent pas. Les productions courantes alimentent les marchés locaux, tandis que certains crus deviennent de grands vins de prestige. Talloires, Menthon-Saint-Bernard et Veyrier-du-Lac acquièrent une réputation qui dépasse largement les frontières du Genevois et les témoignages des voyageurs de l’époque sont éloquents, allant jusqu’à comparer les vignes des bords du lac à celles de Bourgogne !
Une renommée à son apogée
Au 19ème siècle, le vin est partout, dans toutes les caves et sur toutes les tables, sur les comptoirs des échoppes et dans les fêtes de village. Il constitue souvent la principale rentrée d’argent des familles et sa valeur, au-delà de sa portée économique, est une valeur de prestige. Les rouges de Talloires, assemblant notamment mondeuse et pinot noir, sont réputés pour leur finesse alors que les blancs pétillants du Clos des Moines inspirent les écrivains.
Pour Antoine Duchemin, la vigne est alors profondément inscrite dans la culture alpine : « La vigne a une importance économique, mais aussi symbolique. Le vin est un produit de prestige, réservé aux grandes occasions, aux mariages, aux moissons, aux fêtes. Dans beaucoup de villages, c’était la principale source de revenus ».
© phab / Hier comme aujourd'hui, travail dans les vignes
Vers le déclin des vignobles
Si la disparition du vignoble est souvent associée à l’arrivée du phylloxéra en 1879 sur les rives du lac qui ravage les vignes comme partout en Europe, là n’est pas la seule explication : « Le phylloxéra n’est jamais la seule cause de la disparition des vignes puisqu’une grande partie d’entre elles a pu être replantée », précise Antoine Duchemin. Ce sont surtout les mutations économiques qui changent définitivement le paysage.
Avec l’annexion de la Savoie à la France et l’ouverture des chemins de fer, les vins du Midi arrivent massivement et modifient la structure économique du territoire. Les vins locaux, plus coûteux à produire sur ces coteaux pentus, perdent en compétitivité alors que, dans le même temps, l’élevage laitier devient plus rentable et les rives du lac commencent à attirer les résidences, les hôtels et les premières villas. Les ceps cèdent la place aux pâturages d’un côté et aux jardins de l’autre, et plus l’essor touristique s’accroît, plus les terrains se transforment en zones résidentielles.
Au milieu du 20ème siècle, il ne subsiste plus que quelques hectares cultivés, essentiellement pour la consommation familiale. Le savoir-faire disparaît progressivement avec les derniers vignerons.
© phab / Savoir-faire des passionnés
Faire renaître la tradition du vignoble
Nouveau siècle, nouvelle ère, c’est au début des années 2010 que Pierre Lachenal, natif de Veyrier-du-Lac et aujourd’hui président du fonds de dotation Montagne Vivante, imagine un projet fou, celui de remettre de la vigne sur les coteaux de sa commune.
Là où beaucoup n’y voient qu’une belle utopie, il est convaincu que l’histoire peut se réécrire. Une association est créée, des habitants se mobilisent pour financer les premières plantations et les premières rangées de vignes voient le jour en 2015 à Veyrier-du-Lac.
« Des gens se sont réunis autour de cette idée. Puis le projet a fait des émules à Menthon-Saint-Bernard, à Talloires-Montmin, puis jusqu’à Doussard », s’enthousiasme-t-il.
Une belle aventure dont les étapes sont retracées dans l’ouvrage « Terres de vignes, 2000 ans d’histoire. La renaissance du vignoble à Veyrier-du-Lac »** d’Olivier Labasse.
© phab / Faire découvrir le vignoble
Depuis 2017, avec la demande de création de l‘IGP Vins des Allobroges Lac d’Annecy et ses démarches complexes, la viticulture connaît ainsi un véritable renouveau autour du lac et les initiatives se multiplient. Les Vignes du Lac, le Château de Menthon, Talloires-Montmin, les Vignes de Vascoz… Au total, près de 6,5 hectares ont retrouvé leur vocation viticole. Une goutte d’eau au regard des centaines d’hectares d’autrefois, mais un immense symbole et un élan de reconquête enclenché pour l’histoire des vignes du lac qui reprennent doucement vie.
Une renaissance également favorisée par le plan de prévention contre les risques qui a permis de préserver ces espaces et de pouvoir envisager de replanter sur ces coteaux et ainsi retrouver une forme d’esthétisme et un espace de respiration entre les forêts montagnardes et les eaux du lac.
Une renaissance tournée vers demain
Ne cherchant pas à reproduire le passé, cette nouvelle génération de vignerons ambitionne de réinventer un vignoble contemporain, engagé en agriculture biologique, attentif aux effets du changement climatique et résolument tourné vers la qualité. Pour ce faire, tous ont choisi un dénominateur commun : l’altesse, plus connue sous le nom de roussette.
Pour Olivier Chéreau, ambassadeur des Vins de Savoie, c’est un peu le fer de lance des vins de Savoie : « l’altesse est de loin le plus grand cépage de Savoie et probablement l’un des meilleurs cépages de France ».
Si les vignobles historiques produisaient majoritairement des vins rouges à base de mondeuse, la renaissance des vins du lac s’écrit, elle, autour de ce cépage blanc emblématique et prestigieux qui crée une identité commune.
© phab / Recréer une dynamique locale
Pour Antoine Duchemin, les coteaux du lac pourraient même devenir des terroirs d’avenir : « Grâce à l’altitude et au rôle régulateur du lac, ces parcelles restent plus fraîches que beaucoup d’autres terroirs savoyards. Elles présentent un véritable intérêt face au changement climatique ».
La renaissance des vignes du lac ne consiste donc pas seulement à produire quelques bouteilles supplémentaires. Elle raconte une nouvelle façon d’habiter le territoire, de valoriser ses paysages, de faire dialoguer patrimoine, gastronomie et agriculture.
Plus qu’un vin, une identité retrouvée
Pour Olivier Chéreau, c’est bien là que réside l’enjeu principal, dans l’idée de reconstruire une véritable identité locale : « les projets individuels du départ ont abouti aujourd’hui à l’émergence d’une véritable énergie collective. Et cette ambition commune autour des vins du lac d’Annecy doit nous porter comme un ADN commun ».
Une dynamique qui associe à présent vignerons, historiens, sommeliers, chefs étoilés et restaurateurs du territoire et dont l’objectif n’est pas de produire de gros volumes mais bien de créer des productions confidentielles capables de raconter le terroir et de symboliser le territoire.
Au cœur de cette aventure, chacun aspire à générer un engouement autour des vins du lac. Pour Antoine Duchemin, « le plus beau signe de réussite serait que les habitants s’approprient ce vin et puissent dire avec fierté que les vignes du lac produisent un vin de qualité » tandis qu’Olivier Chéreau entend prendre son bâton de pèlerin pour faire connaître ces vins et leurs qualités à l’ensemble des restaurateurs locaux : « nous allons tous avoir un rôle à jouer dans cette conquête. Les maisons étoilées du lac vont naturellement jouer le jeu, et c’est déjà le cas pour la plupart, mais tous les acteurs de la gastronomie doivent être convaincus que leurs tables doivent proposer la bouteille du vigneron local ».
© phab / Vin des coteaux du lac d’Annecy
La Route de l’Altesse, l’évènement convergent
À travers le fonds de dotation Montagne Vivante, Pierre Lachenal actionne tout un programme de préservation et se préoccupe énergiquement de l’avenir de la montagne face aux changements climatiques et sociétaux.
Pour symboliser cet engagement et l’histoire retrouvée, un évènement sert d’étendard et de trait d’union. Créée à son initiative, la Route de l’Altesse prendra le large les 5 et 6 septembre prochains (report les 12 et 13 en cas de météo défavorable).
Durant deux jours, les barques traditionnelles reprendront leur itinéraire historique entre Doussard, Talloires-Montmin, Menthon-Saint-Bernard, Veyrier-du-Lac et Annecy. Comme autrefois, elles suivront la route des tonneaux, faisant escale auprès des vignobles renaissants pour rencontrer les vignerons, les historiens, les sommeliers et tous ceux qui font revivre ce patrimoine.
Plus qu’une fête du vin, l’évènement raconte une histoire retrouvée : celle d’un territoire dont les paysages, la gastronomie et l’identité se sont longtemps construits autour de la vigne. Une façon aussi d’affirmer que le patrimoine n’est pas un élément figé dans le temps mais qu’il se cultive, se transmet… et que, après plus d’un siècle d’absence, il reprend tout naturellement attache et racine sur les coteaux du lac d’Annecy, révélant un terroir qui retrouve, en partie, sa voie.
© phab / Transport des tonneaux sur barques
« À travers ce moment, nous tissons un lien entre l’héritage et l’avenir, entre celles et ceux qui font vivre notre identité commune. Chacun porte une histoire, un savoir-faire et une vision qui, réunis, écrivent le nouveau chapitre des vins du lac », conclue Pierre Lachenal.
* L’abus d’alcool est dangereux pour la santé. A consommer avec modération.
** L’ouvrage « Terres de vignes, 2000 ans d’histoire. La renaissance du vignoble à Veyrier-du-Lac » est disponible est à la librairie La Procure à Annecy et à la Librairie des Aravis à Thônes.
Une autre histoire
Crédit photo haut de page :
- © phab
Journaliste : Gaëlle Tagliabue