Inspiration
Cygnes et oiseaux du lac d’Annecy
Le cygne, prince blanc du lac d’Annecy : un emblème en péril
Impossible d’imaginer le lac d’Annecy et ses flots cadencés sans penser au cygne et à sa silhouette majestueuse.
Glissant silencieusement sur les eaux ou pavanant fièrement sur les pelouses du Pâquier, le cygne fait entièrement partie de l’identité du territoire jusqu’à en être devenu l’un des emblèmes les plus reconnaissables. Pourtant, derrière cette image idyllique, une réalité plus inquiétante se dessine : la longévité du cygne autour du lac d’Annecy est aujourd’hui menacée. Une situation qui interpelle et concerne l’ensemble des oiseaux d’eau du lac.
À travers ce symbole, l’occasion est donnée de faire la lumière sur tout un écosystème fragilisé.
Le cygne : la signature annécienne
Contrairement à ce que l’on pourrait croire, le Cygne tuberculé n’est pas une espèce originelle du lac d’Annecy même si son image en est à présent indissociable. L’espèce, présente dans de nombreuses régions du monde (Europe, Australie, Asie, Amérique du Nord), aurait été introduite plus largement en Europe à partir du XVII et du XVIIIe siècles comme oiseau d’ornement destiné à « décorer » lacs et étangs et à ravir les cours royales. Il est alors également considéré comme un met de choix et peut se retrouver cuisiné sur les tablées pour les grandes occasions.
L’histoire locale débute véritablement au XIXe siècle lorsque deux couples de cygnes sont offerts à Annecy en 1857 par la Ville de Genève, et d’autres, plus tard, par la Maison de Savoie. Les oiseaux trouvent rapidement leur place sur le lac et commencent à se reproduire et à prospérer sur ses rives.
Leur succès dans l’imaginaire collectif tient beaucoup à leur apparence. Avec leur plumage immaculé, leur port altier et leur grâce naturelle, les cygnes incarnent depuis des siècles la grâce et la majesté. La littérature, la peinture, la photographie et même le ballet ont largement contribué à forger cette image romantique. C’est aussi une espèce peu farouche, qui n’a pas peur de l’homme avec lequel elle cohabite en toute quiétude. Une tranquillité et une proximité qui ont contribué à renforcer l’attachement pour cet oiseau érigé en emblème.
© Julien Audigier / Cygne tuberculé
Aujourd’hui, l’image de carte postale s’érode avec la raréfaction des individus car si le cygne a la côte, sa représentativité autour du lac devient inversement proportionnelle à sa réputation tissée de plume blanche.
Le symbole d’un écosystème fragilisé
Alors que l’on comptait encore plus de 120 cygnes sur le lac dans les années 70, les effectifs ont fortement diminué. Les observations réalisées ces dernières années montrent une chute spectaculaire de la population locale. Selon les derniers chiffres de la LPO Haute-Savoie (Ligue de Protection des Oiseaux), 13 cygnes seulement subsistaient encore en juillet 2024.
C’est dire si « prince blanc » du lac traverse une période particulièrement difficile. Pour Jérémy Calvo, photographe naturaliste et bénévole à la LPO, plusieurs facteurs se combinent.
Jérémy Calvo, photographe naturaliste et bénévole à la LPO
Le premier concerne la disparition progressive de l’habitat naturel.
En un siècle, près de 90 % des roselières qui bordaient autrefois le lac ont disparu. Actuellement, la plus grande surface se trouve du côté de Doussard avec la Réserve naturelle nationale du Bout du Lac d’Annecy et les autres petites parties se partagent entre le marais de l’Enfer, entre Sevrier et Saint-Jorioz, et quelques fragments situés entre Saint-Jorioz et Duingt ou du côté du petit port à Albigny.
Ces espaces jouent pourtant un rôle essentiel pour la reproduction, l’alimentation et la protection des oiseaux. Les marais ont été asséchés, les berges aménagées et urbanisées, réduisant considérablement les zones de quiétude nécessaires à la faune.
© Jérémy Calvo / Grèbes huppés & roselières
Autre phénomène plus surprenant : la qualité exceptionnelle de l’eau du lac.
Depuis plusieurs décennies, les efforts de dépollution ont permis au lac d’Annecy de devenir l’un des plus purs d’Europe. Une réussite environnementale remarquable, mais qui a également entraîné une diminution des nutriments présents dans l’eau.
Résultat : les herbiers aquatiques et certaines plantes dont se nourrissent naturellement les cygnes sont moins abondants.
« Les oiseaux d’eau disposent aujourd’hui de moins de nourriture qu’auparavant. Pour compenser, les cygnes quittent davantage l’eau et viennent pâturer sur les pelouses du Pâquier ou les rives du lac. Un comportement devenu familier pour les promeneurs mais qui révèle en réalité une fragilité croissante de leur environnement », explique Jérémy Calvo.
© Jérémy Calvo / Harle bièvre & ses petits
À ces difficultés s’ajoute la pression humaine.
Le développement du tourisme et des activités nautiques multiplie les dérangements, notamment pendant les périodes de nidification et d’élevage des jeunes. Les chiens non tenus en laisse constituent également un danger réel. Chaque année, plusieurs cygnes ou cygnons sont blessés ou tués lors d’attaques sur les berges.
La nourriture donnée ou laissée par les visiteurs, un geste souvent paré de bonnes intentions, aggrave pourtant la situation. Le pain, les restes alimentaires ou les produits transformés ne correspondent pas à leur régime naturel et peuvent provoquer des troubles de santé importants. Certains cygnes présentent aujourd’hui des pathologies liées à une alimentation trop riche en herbe terrestre, devenue un substitut à leur nourriture aquatique habituelle.
© Jérémy Calvo / Rousserolle turdoïde
Une baisse continue des effectifs qui sert de révélateur d’un problème bien plus vaste : celui de la diversité génétique. Lorsque les populations deviennent trop faibles, les possibilités de reproduction diminuent et la résilience de l’espèce s’affaiblit. L’exemple du cygne est, en outre, applicable à tous les oiseaux d’eau qui composent notre écosystème lacustre.
Halo sur les oiseaux d’eau
Le déclin du cygne n’est que la partie visible d’un réel phénomène. Les comptages réalisés par la LPO depuis les années 1970 montrent une baisse globale d’environ 63 % des oiseaux d’eau présents sur le lac d’Annecy.
Alors qu’environ 6 000 individus étaient recensés à la fin des années 1970, ils ne seraient plus qu’environ 1 600 aujourd’hui.
Parmi les espèces les plus remarquables figurent le Grèbe huppé, le Harle bièvre, le Grand Cormoran, remarquables plongeurs capables de poursuivre leurs proies sous l’eau ou encore la Foulque macroule, souvent aperçu près des canaux d’Annecy. Les oiseaux liés aux roselières sont particulièrement vulnérables. C’est le cas du Blongios nain, le plus petit héron d’Europe, ou encore de la Rousserolle turdoïde, qui dépend étroitement de ces habitats devenus rares.
© Jérémy Calvo / Grèbe huppé
Certaines espèces profitent néanmoins des évolutions climatiques. La Nette rousse, par exemple, étend progressivement son territoire vers le nord et semble mieux s’adapter aux nouvelles conditions. Mais dans l’ensemble, les équilibres écologiques du lac se modifient plus rapidement qu’ils ne le devraient et sans que les milieux n’aient le temps de s’adapter.
« Ce n’est pas seulement le cygne qui est concerné. Les poissons, les insectes, les crustacés et tous les oiseaux qui en dépendent sont touchés », souligne Jérémy Calvo. C’est toute une chaîne alimentaire qui se trouve bouleversée.
Un sanctuaire pour le vivant
Face à ce constat, Jérémy Calvo porte depuis plusieurs années un projet ambitieux : la création d’un sanctuaire pour la faune et la flore, probablement du côté de Saint-Jorioz. L’idée s’inspire d’expériences déjà menées avec succès sur le lac Léman ou en Camargue.
Le principe serait de créer un îlot artificiel séparé des berges, inaccessible au public et dédié à la biodiversité. Cet espace offrirait un refuge aux oiseaux, aux poissons, aux amphibiens ainsi qu’aux plantes aquatiques.
« L’objectif n’est pas d’interdire les usages du lac, mais de mieux les équilibrer. Il ne s’agit absolument pas d’opposer les activités humaines à la nature, mais juste de redonner un peu d’espace à la biodiversité », insiste Jérémy Calvo.
© Jérémy Calvo / Blongios nain
Ce sanctuaire permettrait notamment de recréer des zones de reproduction sécurisées, de permettre aux oiseaux migrateurs de faire une halte pendant leur périple, de favoriser le développement des roselières et d’améliorer les continuités écologiques entre les différents secteurs du lac.
Le projet en est encore à ses premières étapes. L’association IREA (Initiative pour la Restauration des Écosystèmes d’Annecy et ses environs), qui portera le projet, vient tout juste d’être créée et plusieurs études devront permettre de définir l’emplacement, la surface et les aménagements les plus adaptés.
Préserver un symbole… et tout un écosystème
Observer un cygne sur le lac d’Annecy reste un spectacle fascinant qui appartient à l’imagerie collective. Pour autant, sa présence ne doit plus être considérée comme acquise.
Au-delà de son statut d’emblème, le cygne est devenu un indicateur précieux de l’état de santé du lac. Son déclin raconte une histoire plus large : celle d’un écosystème soumis à de multiples pressions et qui cherche un nouvel équilibre.
Respecter les zones naturelles, tenir les chiens en laisse, éviter de nourrir les oiseaux et soutenir les initiatives de préservation sont autant de gestes simples qui peuvent contribuer à protéger ce patrimoine vivant. Préserver les cygnes, c’est aussi préserver tout cet écosystème, souvent discret, parfois même invisible, qui fait la richesse et la beauté du lac d’Annecy.
© Julien Audigier / Cygne & ses cygnons
Crédit photo haut de page :
- © Julien Audigier
Journaliste : Gaëlle Tagliabue